Issue d’une famille au passé difficile, j’ai grandi entre deux cultures où les moindres sujets un peu gênants parce que gênés étaient tabous. On ne parle pas de sentiments, on ne parle pas de sexe, on n’a pas de petit ami… (un petit quoi ?? #MèreChoquée).

– Bref on ne parle pas.

On ne sort pas non plus. On ne fréquente pas les amis qui boivent (parce que sûrement qu’ils se droguent aussi !) et on est des bons chrétiens… mais on ne parle pas de notre foi non plus… comme quoi la sexualité est bien un sujet important à aborder surtout quand on a 15 ans… et surtout quand on se pose tellement de questions!

Et puis un jour oh miracle, après les avoir travaillés au corps, j’ai eu le droit de partir en vacances avec une amie de l’église : une semaine au ski (je ne skie pas). Une amie bien sous tous rapports, bonne chrétienne. Une copine de l’école du dimanche avec qui j’avais grandi.

Et là, à la recherche de nos limites toutes les deux, nous faisions le mur du chalet tous les soirs pour sortir, pour rencontrer d’autres personnes. J’avais un gout de liberté et d’envie de tout découvrir en même temps, comme si c’était ma seule et dernière chance.

L’alcool aidant (ou pas) nous faisions des rencontres, désinhibées, nous croyant « femmes », nous croyant libres… Et très rapidement j’ai rencontré quelqu’un, beaucoup plus âgé que moi, que je voyais régulièrement dans la semaine.

– Un soir, dans son appartement, la soirée bien alcoolisée, il a voulu aller plus loin.

Plus loin que quoi ? Plus loin pourquoi ? Plus loin c’est quoi ?

Je lui explique que je suis vierge, que je n’ai jamais eu de relations sexuelles et d’ailleurs pas beaucoup plus de flirts non plus… mais ça n’a pas suffi. Pas suffi pour être écoutée. Pas suffi pour être respectée…

” Je ne suis pas là pour jouer aux billes” me répond-il.

Profitant de mon état alcoolisé, de mon incertitude et de ma naïveté, il a profité de moi.
C’était ma première fois.
Alors c’est ça ?
Quelques heures après je me retrouve sous la douche dans le chalet de mon amie, je ne lui ai rien dit, elle avait déjà eu plusieurs relations.
J’ai mal, je saigne, je suis perdue, je ne réalise pas vraiment… C’est douloureux, il n’y a rien d’exceptionnel. Alors, c’est vraiment ça?

La semaine de vacances est finie, je rentre chez moi. Je suis dans un état assez second. J’ai l’impression d’avoir rêvé… ou cauchemardé…
Je me déteste… en tant que bonne chrétienne on m’a appris à attendre le mariage, l’élu, ne rien faire avant. Parce que c’est comme ça. Parce que c’est bien.


Quelques semaines plus tard, je me rends compte que j’ai du retard dans mes règles. Habituellement toujours bien réglée, je commence à me poser des questions. Des douleurs dans le bas ventre… régulièrement… mais toujours rien.

Je guette chaque instant, à l’affut, à la recherche du moindre signe. Et puis je commence à me poser LA question:

” On peut tomber enceinte la 1ère fois ? “

Panique… La grossesse me semblait à présent être une possibilité.

Pourtant, j’avais cette croyance irrationnelle que c’était « impossible », que je ne pouvais pas être enceinte. Pas à mon âge. Pas comme ça. Et puis j’ai fait un premier test… Tu flippes sans trop savoir pourquoi.

Ça va forcément être négatif ? Non ? Non.

– Le tourbillon commence.
Et là… c’est le drame.

Le test est positif.
1ère réaction : mes parents vont me tuer, me renier, me détester… J’ai peur, et pourtant…

À 15 ans, même avec toute l’éducation que j’ai eue, erreur ou non, j’avais des convictions. Vous savez ces pensées au fond du cœur comme gravées, comme une évidence…

L’avortement ? Jamais.

La vie c’est sacré, la vie c’est précieux. Pour moi la vie commençait à la conception. J’aimais les bébés, j’aimais les enfants. Baby-sitter de tout un réseau fidèle de mamans, j’inspirais confiance. On m’appelait « petite maman ».

Mais là, à cet instant, dans l’immédiat, je n’avais pas le choix.

– La peur me guidait et la peur m’a guidée.

Je pensais ne pouvoir en parler à personne : la honte, la culpabilité, la peur me submergeaient.
J’allais perdre mes parents. Ils allaient avoir honte de moi. Ils allaient me détester.

Je suis allée très rapidement dans un planning familial. J’ai expliqué ma situation : que je ne pouvais pas en parler à ma famille, que je n’avais pas le choix, qu’il fallait que ça se finisse.


– Alors, comment ça s’est passé ?

Lors du premier rendez-vous, la gynécologue a contrôlé ma grossesse par le biais d’une échographie et une accompagnatrice m’a signé la demande d’IVG, puis m’a donné toutes les informations sur la suite de la prise en charge.

On ne m’a pas proposé d’alternatives.
On ne m’a pas conseillée.

Comme j’étais dans les délais (cinq semaines de grossesse), j’avais le droit de subir une IVG (interruption volontaire de grossesse).
La loi impose un délai de «réflexion» de sept jours mais la gynécologue a accepté de passer outre.
À aucun moment on ne m’a demandé de me justifier ou « si j’avais bien réfléchi ».
Je me suis sentie étrangère à mon propre corps.

Pendant toute cette période je me suis sentie comme à l’extérieur de mon corps. Comme si je ne devais plus réfléchir et simplement subir. Et attendre… attendre que tout soit fini… que tout soit rapidement fini.
Au centre on m’a donné deux cachets : un premier à prendre immédiatement pour interrompre la grossesse et un deuxième que je pouvais prendre chez moi deux jours plus tard, pour l’expulsion de l’embryon. À partir de là, j’ai commencé à me sentir nauséeuse.

Le jour de l’expulsion, j’étais chez moi, toute seule. J’aurais préféré être accompagnée, mais je m’étais enfermée dans une telle solitude que j’en avais parlé à personne. J’ai pris le deuxième cachet : envie de vomir, très nauséeuse, j’ai eu des contractions très rapidement. J’ai eu très mal. Habituée à des règles très douloureuses, mon seuil de douleur était plus que dépassé. J’avais rarement connu un niveau de douleur aussi important.

Tremblante, l’expulsion a eu lieu rapidement, et la douleur s’est dissipée progressivement, diminuant jusqu’à atteindre une douleur de règles « normale ». L’expulsion était passée.

– Mon corps s’est éteint.

Et là a commencé le déni. Je me suis forcée à oublier. Je me suis forcée à ne plus y penser. Je me suis forcée à me sentir soulagée. Je me suis forcée à continuer ma vie comme si de rien n’était.

Mais en réalité c’est des années de cauchemars, de dépression, de non-respect de moi-même, de pleurs sans raisons… et d’une tristesse profonde qui s’installait doucement… Je survivais.

Quelques années plus tard je rencontrais celui qui serait mon futur mari. Entre temps je n’avais plus de respect pour mes relations et je repoussais mes limites toujours plus loin, à la quête de celui qui me respecterait le moins.
Mais là j’avais rencontré un homme doux, tendre, prévenant, et d’une gentillesse incroyable… Une telle gentillesse : celle qui est patiente.

Je me suis sentie pour la première fois respectée par un homme.
Je savais au fond de moi que j’avais trouvé le meilleur cadeau pour ma vie.
Seulement nos premières années de couple, même une fois mariés ont été souvent bien difficiles.

Je ne lui avais pas tout dit sur mon passé et encore moins parlé de mon avortement.
Je n’assumais pas. Il était trop bien pour moi. J’avais trop peur de le perdre.

– J’étais encore soumise à cette peur, cette honte et cette culpabilité.

Il avait résisté à des semaines et des mois de cauchemars, de pleurs, à cette tristesse qu’il avait si bien perçue dans mon regard… Un jour alors que je pleurais sans raison, il ne me lâcha pas tant que je ne lui avais pas dit ce qui rendait ma vie si triste et pourquoi j’étais toujours « dépressive ».  J’ai senti que c’était le moment de lui en parler, je ne pouvais plus garder ça pour moi, je ne voulais plus. Ça me tuait à petit feu.
Il a été d’un amour et d’une compréhension incroyables. Je me suis sentie écoutée, protégée et surtout aimée.

C’était le premier pas vers ma guérison. Les autres sont venus quelques années après. J’ai rencontré dans mon église des personnes qui savaient écouter et aider des personnes comme moi à guérir de l’IVG.

Le cheminement a été dur et long, mais tellement bénéfique. J’ai appris à connaître la vraie liberté. Celle qui ne juge pas, qui ne condamne pas, celle qui aime sans condition et dans laquelle il n’y a ni honte ni culpabilité.
J’ai pardonné aux personnes qui ont participé de manière consciente ou inconsciente à ces étapes de ma vie. Mais plus important, je me suis pardonnée à moi-même.
Et ça m’a libéré dans ma vie de femme et de mère.

E.